À cela s’ajoute que ces valeurs, dont la position répond au mouvement même de la vie, n’ont pas le statut de formes définitivement structurées et précisément localisées vers lesquelles il n’y aurait qu’à faire retour : ce sont des tendances, qui, tournées vers l’avant, propulsent le donné dans le sens de sa transformation, sa « Veränderung » dirait-on dans le langage de Marx ; elles ne consistent pas en l’adaptation à des normes imposées du dehors mais en l’invention de nouvelles normes dont le style, le « schème » dirait-on dans le langage de Kant14, se précise au fur et à mesure de leur exercice. C’est ce que veut dire Spinoza lorsqu’il utilise la formule « persévérer dans son être », qui indique, non la conservation à l’identique d’un état donné qu’il n’y aurait qu’à perpétuer, mais le processus par lequel le « sujet » concerné est amené en permanence à remettre en question et à renégocier, sans garantie aucune, ses conditions d’existence. De tels possibles sont à tous égards « utopiques », au sens où l’utopie n’est pas l’évocation, au futur, d’un autre monde destiné à prendre la place de celui qui existe actuellement, mais représente, à l’intérieur de ce monde-ci, au présent, le travail du négatif qui le taraude et le hante dans ses profondeurs, en révélant que, tel qu’il est, ça ne va pas, « etwas fehlt » : pour reprendre une terminologie utilisée par Derrida, la véritable alternative aux évidences et aux nécessités de l’ontologie, c’est une « hantologie »11. L’ontologisme, dont les manifestations sur le plan de la cognition sont le positivisme et le scientisme, et plus généralement ce qu’on peut appeler le représentativisme, consiste dans la remise à plat, la neutralisation et la réification des données du monde et des expériences de la vie, maintenues sous une garantie uniforme d’objectivité modulée, comme l’explique Hegel dans le premier tome de sa Science de la logique qui est consacré précisément à une « logique de l’être », sous les catégories de la qualité, de la quantité et de la mesure, catégories qui, à des niveaux différents de complication, exploitent le même fond commun, l’être tel qu’il est ou est censé être, dont elles mettent en évidence et renforcent l’unité : dans une telle perspective, penser c’est, sous les formes les plus diverses, penser un, donc uniformiser, homogénéiser, cohérer, faire converger, rassembler, et en dernière instance confondre, sous la caution d’un ontologisme primaire qui réduit les différences en les plaçant sous une échelle commune d’appréciation. Comme Canguilhem le montre tout à la fin de son article sur « Le vivant et son milieu », où, après avoir restitué l’histoire sinueuse suivie par l’idée de milieu de la fin du XVIIe siècle jusqu’au XXe siècle, il effectue un étonnant retour en arrière de deux mille ans, cette origine est stoïcienne : « C’est la théorie de la sympathie universelle, intuition vitaliste du devenir universel, qui donne son sens à la théorie géographique des milieux. Dans cet esprit, Rickert soutient : « Pour progresser jusqu’au tout, la philosophie doit étudier partout l’un et l’autre, donc procéder de manière hétérologique. Il y a donc deux manières bien différentes d’en appeler à un devoir-être : l’une s’inscrit dans une perspective idéale d’absoluité, propre à un sujet substantiel qui se situe à la verticale du monde qu’il considère de haut et de loin dans un esprit de légitimation dont il se réserve l’entière initiative ; l’autre, au contraire, maintient une appartenance au monde d’où se dégage, à l’horizontale, et comme portée de biais de manière rasante, une leçon de relativité assumée par un sujet non plus substantiel mais modal, parce qu’il se tient à la mesure de ce monde dont il est un élément parmi d’autres, en négociation, et éventuellement en conflit, donc en permanence en train de se mesurer avec eux, ce qui précisément définit sa condition de « mode » qui n’est pas « substance ». Est par là mise en balance la conception d’un sujet transcendant, soustrait au monde et s’assurant face à lui une position exceptionnelle de domination et d’autorité, avec celle d’un sujet immanent à la réalité et au processus complexe de ses relations internes qui, sans s’en extraire, remplit vis-à-vis de ce processus une fonction critique d’examen, l’interroge sur les valeurs que spontanément il met en œuvre, en discute les orientations d’une manière qui n’est pas seulement théorique mais pratique : le premier est une entité métaphysique, et le second un être vivant, un sujet biologique. Dans des notes rédigées en 1941 au moment où Canguilhem est engagé dans le travail de préparation de sa thèse de médecine, il écrit : « Si nous admettons, en accord du reste avec la suggestion étymologique, que juger c’est discriminer et évaluer, pourquoi refuserions-nous le jugement même à une amibe, à un végétal ? C’est pourquoi, thèse sur laquelle Canguilhem est revenu inlassablement, sans trouver de raison valable pour la remettre en question, c’est la maladie qui est la vérité de la santé, le pathologique l’épreuve du normal, et non l’inverse : « Vivre, pour l’animal déjà, et à plus forte raison pour l’homme, ce n’est pas seulement végéter et se conserver, c’est affronter des risques et en triompher. Jeudi, Jean-Paul Sartre / transparence et opacité de l’action : « Il est certain que nous pouvons réfléchir sur notre action. Quelles sont ses caractéristiques ? À ce niveau, qui est à la fois le plus élémentaire et le plus général, penser, activité concrète qui s’exerce nécessairement en situation, n’est rien d’autre que s’orienter dans un monde non déjà tout donné, mais reconfiguré à mesure que le sujet qui s’y oriente y réalise en acte les besoins et les tendances qui spécifient sa position et sa posture de sujet. Procédant à une généalogie du concept de milieu, il montre qu'il trouve son origine dans la physique de Newton : cette origine explique le caractère déterministe du milieu. L’historicité telle que Canguilhem la conçoit, suivant la leçon de Renouvier, c’est avant tout le sens du possible qui impulse un devenir : les valeurs qui confortent ce sens ne planent pas au-dessus du monde tel qu’il est, en se tenant en position de survol, elles ne prophétisent pas ; mais, en en suivant pas à pas les tours et les détours, en se glissant dans ses plis, elles en représentent la contestation interne. « Nous estimons que les questions authentiquement importantes sont des questions mal posées […] Une question ne peut, en tant que telle, être que mal posée. À l’examen, les choses se révèlent toutefois plus compliquées : le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme, se ramène après tout au déplacement d’un « centrisme » à un autre. De cette conscience-là, qui n’est cependant pas le type universel de la conscience mais représente les modalités de celle-ci qui ont été informées par la culture et les pratiques mémorielles qui lui sont propres, le végétal et l’amibe sont manifestement privés : mais cela ne les empêche pas d’être eux aussi, dans l’ordre qui les définit, « sujets » à l’intérieur de leurs mondes où ils détiennent, dans certaines limites, autant qu’il est en eux de le faire, la position de centres de jugement et d’initiative, capables comme tels de réagir à des sollicitations venues de leur environnement. Selon Hegel, c’est l’étroitesse spécifique à cette manière de penser qui contraint à la dépasser, en renonçant à penser un, au premier degré, pour se mettre à penser deux, forme réflexive propre à ce qu’il appelle une logique de l’essence, qui introduit dans l’être la puissance divisante du négatif, et prépare ainsi le passage d’une logique objective à une logique subjective, ou logique du concept ; cette dernière consiste à penser trois, par le biais de la transfiguration de la négation simple, encore à l’œuvre dans la logique de l’essence, en négation absolue ou négation de la négation qui, par une opération d’Aufhebung dont le modèle est fourni par le calcul et par la grammaire, assure, après une longue suite de détours, le retour du positif, et referme sur lui-même le cercle de la spéculation logique. »2. Dans le même fil d’idées, Canguilhem revient à Comte et Bernard pour (ré)exprimer son opposition à leurs tentatives d’unification des lois de la vie naturelle et de la vie pathologique qui, aussi valables soient-elles dans la physique de Galilée et Descartes, elles B) Le normal et le pathologique => titre d'un ouvrage , G. Canguilhem, philosophe du XXème siècle . Ses implications sont si diverses, mêlées et fluctuantes16, qu’elles en remettent en cause la consistance et la fiabilité, ce qui ne la rend pas moins stimulante intellectuellement, bien au contraire : la pensée, comme l’histoire, comme la vie, n’avance pas que par ses bons côtés ou par ses bons concepts sur une ligne toute droite dont il n’y aurait qu’à suivre du début jusqu’à la fin le tracé17. Ainsi « le milieu est normal du fait que l’individu y déploie mieux sa vie, y maintient sa propre norme. L’hypothèse sous-jacente à l’étude qui va suivre est que la prise en compte des implications objectives et subjectives de l’idée de milieu fournit un éclairage privilégié, sinon exclusif, sur la manière personnelle dont, en tant que sujet philosophique de pensée, Canguilhem a géré en pratique cette alternative du substantiel et du modal qui, de toutes façons, ses enjeux n’étant pas seulement théoriques et cognitifs, ne pouvait être tranchée déductivement par les moyens du raisonnement pur, indépendamment des apports divers, contrastés, et pour une large part imprévisibles de l’expérience et des « matières étrangères » que celle-ci met en oeuvre. Le blog « La philosophie au sens large » a été créé pour prolonger les séances du groupe d’études qui s’est réuni chaque semaine entre 2000 et 2010, dans le cadre de l’UMR 8163 « Savoirs, Textes, Langage » (STL). Partout où il y a vie […] il y a discernement et choix et donc il y a jugement. Dans le même sens, F. Deligny place en alternative aux convictions surplombantes du « croire » les expériences hasardées par le « craindre », qui assume les incertitudes du monde tel qu’il est ou tel qu’il paraît être dans lequel il essaie tant bien que mal de s’orienter. »5. La puissance de juger s’exerce selon des types irréductibles les uns aux autres chez tous les vivants sans exception, – y compris les végétaux ; ces derniers, bien qu’ils ne disposent d’aucune mobilité ne sont pas tout à fait privés de sensibilité, donc ont, même si cette conscience n’est pas réfléchie et ne s’accompagne pas de conscience de soi, conscience de leur environnement dont ils ressentent la présence à travers les sollicitations venues de lui qu’ils perçoivent parce qu’elles ont un sens pour eux 32. « Milieu », mot lui-même composé, s’écrit et se comprend selon la première perspective, dérivée de ses commencements, « mi-lieu », qui constitue un champ intermédiaire à l’intérieur d’un espace décentré et homogène ; selon la seconde, qui dérive de son origine, il s’écrit et s’interprète « mi-lieu », en référence à la position d’un centre situé à l’intérieur d’un espace qualifié et différencié20. D’autre part, Uexküll donne à penser que, à son point de vue, chaque monde conformé en rapport avec un certain type de vivant et centré sur ses besoins spécifiques se présente comme un empire autonome, enfermé dans les limites de son ordre propre, tanquam imperium in imperio, serait-on tenté de dire ; il faudrait alors traduire cette formule : « comme un empire dans l’empire », ce second empire, qui contient tous les autres, étant le monde en général. Ce qui caractérise dès l’abord cette idée, c’est l’hétérogénéité et la dispersion des champs auxquels elle renvoie, ce qui favorise la prolifération des valeurs négatives. Le sujet-chêne, sujet-monde « qui porte et renferme tous les milieux », contient les empires particuliers que s’y taillent, chacun pour soi, les différents vivants qui l’habitent en ignorant son existence et sans rien savoir de sa nature : il constitue pour eux l’équivalent de la chose en soi inconnaissable à laquelle ils n’ont pas besoin de se référer pour exister et pour agir à leur façon propre. Ce groupe, animé par Pierre Macherey, a pour objectif la reformulation de la problématique de la pratique. Devoir-être signifie alors, non plus imposer par la seule force de sa volonté de nouvelles normes d’existence allant dans le sens de son élargissement, mais avoir péniblement à être, à continuer à être, à persévérer dans son être, en tenant compte des multiples risques de perturbation provoqués les erreurs de la vie et les incertitudes du milieu, qui, les unes comme les autres, ne peuvent être ni ignorées ni contrées frontalement. » (O. Hamelin, Rickert, « Thèses pour le système de la philosophie » (1932), trad. fr. Cette représentation, qui a longtemps prévalu, a été disqualifiée quand a été effectué, à l’époque moderne, le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme dont a résulté une objectivation de la notion de milieu allant dans le sens de son illimitation et de son décentrement : l’homme n’a pu alors continuer à se percevoir comme se trouvant au centre du monde, et d’un monde fait à sa mesure, mais il a été rejeté à sa périphérie, une périphérie qui se trouve à la fois partout et nulle part. La confrontation s’organise autour de deux thématiques abordées de manière centrale par les deux auteurs, l’une portant sur la physiologie, le problème du réflexe et les rapports entre le vivant et son milieu, l’autre sur les notions de normal et de pathologique. Ils ne se nient pas entièrement l’un l’autre et cela demande qu’ils aient de la réalité l’un comme l’autre. La menace de la maladie est l’un des constituants de la santé » (id., p. 217). Préférer et exclure, en faisant la différence entre ce qui est estimé utile et le nuisible, manifestations élémentaires de la polarité de la vie, c’est exprimer des exigences, en rapport avec un devoir-être, donc, au sens propre du terme, juger, même si ce n’est pas en conscience et à bon escient. Ce qui la caractérise, c’est la capacité de tolérer la variation des normes auxquelles seule la stabilité, apparemment garantie et toujours nécessairement précaire, des situations et du milieu, confère une valeur trompeuse de normal définitif. 3 0 obj Cette nouvelle approche de la notion de milieu est confirmée, sur le plan de l’éthologie animale par la distinction que fait Uexküll entre Umgebung (environnement géographique neutralisé) et Umwelt (monde centré sur un sujet d’initiatives mettant en œuvre ses valeurs propres), sur le plan de la géographie humaine par le « possibilisme »24 de Vidal de La Blache, sur le plan de la pathologie humaine par la réflexion de Goldstein au sujet du Kranksein, et sur le plan de l’ergonomie par les études que Friedmann a consacrées aux aspects proprement humains, non mécanisables, du travail industriel25 : les uns et les autres ont réorienté la conception du milieu dans le sens de son recentrement sur un sujet axiologique, à l’opposé de la tendance déterministe, objectivante et neutralisante, privilégiée par un rationalisme positiviste et scientiste. Cela est vrai de toutes les expériences de la vie sans exception, au nombre desquelles l’effort en vue de connaître objectivement la réalité qui définit en propre l’esprit scientifique : cet effort, bien loin de procéder d’une rupture avec le monde de la vie qui, une fois accomplie, permettrait de suivre, d’acquis en acquis, une voie uniment progressive répondant aux seules nécessités du raisonnement pur, n’avance que sous l’impulsion du conflit des valeurs, à travers la confrontation à des valeurs négatives, c’est-à-dire en surmontant sans cesse des obstacles ; l’histoire des sciences a précisément pour contenu cette interminable confrontation, dont elle restitue les incidences et les rebonds, en s’abstenant de supposer que ceux-ci conduisent quelque part et constituent, sur le modèle d’un chemin de croix spéculatif, les étapes menant à un terme définitif qui serait la vérité ultime et positive des choses. Or, il n’en est rien, comme on est amené à le constater lorsqu’on aborde la notion de milieu au point de vue de la connaissance de la vie, dans une perspective qui n’est plus abstraite et théorique mais concrète et pratique : en effet, il apparaît alors qu’il n’y a pas de milieu en soi, entièrement déterminé dans son être par des conditions naturelles, mais il n’y a de milieux que pour des vivants, en relation avec leurs besoins et leurs tendances qui ne cessent de les reconfigurer22. Au contraire la pensée de ce que nous appelons l’univers est par elle-même indéfinie, en sorte que, si étendues qu’on veuille supposer dans l’avenir nos connaissances réelles en ce genre, nous ne saurions jamais nous élever à la considération de l’ensemble des astres. Pour y voir plus clair à ce sujet, il est utile de revenir à la question de l’anthropocentrisme, qui est au cœur, reprenons les termes de Canguilhem qui viennent d’être cités, de « la représentation de la totalité, sous la forme d’une sphère, centrée sur la situation d’un vivant privilégié : l’homme ». 4 0 obj Mais dans ce cas le problème de l’organisme serait simplement déplacé pour devenir le problème de cet environnement déterminé. Georges Canguilhem Quel scientifique a écrit l'article intitulé "Le Vivant et son milieu" ? Pour résumer brièvement les enjeux de cette hypothèse, elle revient à avancer que, pour Canguilhem, le milieu n’a pas seulement été un objet de spéculation, vis-à-vis duquel pût être adoptée, à distance, une attitude de survol : mais il lui a fourni le contexte, c’est-à-dire en un sens le milieu, avec les équivoques et les contrastes propres à cette chose entre toutes bizarre et incertaine qu’est un « milieu », depuis lequel, en y remplissant aussi rigoureusement que possible une fonction de surveillance, il a poursuivi son effort en vue d’assumer, en responsabilité, et dans un esprit d’exigence, la tâche de sujet philosophique et normatif de pensée qu’il s’était assignée. Celle-ci ne se révèle que si on remonte jusqu’à son origine, bien antérieure à ses commencements effectifs. La connaissance de la vie n’a pas affaire à des êtres dont la constitution pourrait être étudiée indépendamment des rapports qu’ils entretiennent avec un milieu d’existence, qui serait lui-même déterminé en fonction de ses lois propres, donc indépendamment des vivants qui l’investissent sous des formes qui font intervenir la considération non seulement de l’être mais d’un devoir-être : pour cette forme spécifique de connaissance, et c’est ce qui la singularise radicalement, ce qui existe d’emblée c’est l’ensemble fluctuant des relations d’interpénétration réciproque entre des vivants et leurs milieux d’existence, ensemble qui constitue une totalité à la fois indécomposable, inanalysable, et en cours permanent de transformation. La Connaissance de la vie est une œuvre du philosophe et médecin Georges Canguilhem publiée en 1952, puis augmentée et rééditée en 1965. Cette position est celle d’un évolutionnisme de premier degré, au point de vue duquel l’antérieur est automatiquement inférieur, et le postérieur supérieur. Penser, on n’a que trop tendance à l’oublier, est en premier lieu une activité ; davantage encore, c’est une activité qui s’effectue en contexte, et en réponse aux sollicitations transmises par ce contexte : ramenée à ses modalités élémentaires, qui ont leurs racines dans la sensibilité, – la sensibilité n’étant rien d’autre que la conscience qu’a l’être qui en dispose du contexte dans lequel il vit –, cette activité consiste à opérer en pratique des choix, sans avoir besoin pour cela de les théoriser à distance. À ce point de vue, il n’y a de milieu, comme il n’y a de sujet, que virtuels. L’espace dans lequel se déroulent des séries d’éléments aléatoires, c’est, je crois, à peu près cela que l’on appelle le milieu […] Le milieu, qu’est-ce que c’est ? Canguilhem , Georges 1966 a Le normal et le pathologique , Paris , Presses universitaires de France . philosophique originale sur le vivant et la vie au milieu du siècle dernier. Penser, c’est donc en tout premier lieu, avant réflexion, juger, s’orienter, quitte à subir les conséquences de choix qui peuvent être, c’est même souvent le cas, malheureux, inappropriés. Cet auteur s'est beaucoup intéressé au vivant et notamment à ce que l 'on appelle le normal . Ce qui est « réel », ce qui constitue la trame de la réalité en tant que milieu, milieu de vie ou milieu de pensée, ce n’est pas l’un à l’exclusion de l’autre, c’est-à-dire en fin de compte l’un sans l’autre, mais leur relation antagonique, leur « contrariété » dirait Hamelin7), donc leur polarité, qui, si elle est amenée à revêtir des formes indéfiniment variées, ne peut être résolue, c’est-à-dire supprimée, dans l’absolu. Or, selon Canguilhem, cette interrogation n’a aucun sens si on prend en compte les conditions dans lesquelles les hérissons sont amenés à se déplacer, non pas dans l’espace en général, mais dans leur espace à eux, tel qu’il se définit en fonction des besoins et tendances des vivants qu’ils sont, c’est-à-dire précisément des hérissons : à l’intérieur de cet espace, il n’y a pas de routes, celles-ci étant tracées par les hommes à travers leur espace spécifique d’hommes modifié par les moyens des techniques humaines. Voir également Canguilh em, Le Normal et le pathologique , 3 e « Vingt ans après », le même Canguilhem invite son lecteur à « mesurer combien, avec le temps, nous avons, conformément à notre discours sur les normes, réduit les nôtres » (id., p. 218) : cette formule contournée suggère qu’il est passé à une conception plus mesurée, et en quelque sorte plus réaliste, du devoir-être, modérée par la considération des « ruptures inchoatives » qui accompagnent inévitablement sa mise en œuvre. « La contradiction est une opposition absolue, l’opposé y est la négation, sans réserves, du posé. C’est pourquoi les vraies valeurs, celles qui sont en mesure d’enclencher une dynamique normative, sont toutes sans exception des valeurs négatives ; elles représentent l’intrusion du négatif dans l’état de fait qu’elles remettent en question, et ouvrent ainsi, dans un climat d’incertitude et d’insécurité12, la perspective d’un devenir : ce sont elles qui polarisent en incitant, là où on a l’habitude de ne voir qu’un, à penser deux, donc à faire la différence, à diviser, à s’opposer, dans un esprit, non d’acceptation, mais de contestation et de refus13. Se retrouve ici l’ambiguïté constitutive de la notion de milieu, qui ne fonctionne pas à sens unique, mais est réversible, dans la mesure où elle joue simultanément du centre vers la périphérie mais aussi de la périphérie vers le centre, ce qui lui confère instabilité et inachèvement. En vue de développer cette idée, Uexküll utilise une parabole , celle du chêne et de ses habitants qui, selon ses propres termes, fournit le témoignage de ce qui « se produit en grand dans le grand arbre de la nature »37. Le milieu propose, mais l’homme se fait son milieu. Dans son sens littéral, celui de Copernic, elle évoque la procédure de décentration et d’objectivation qui débouche à terme sur la représentation de l’univers infini35. 12 G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, in La connaissance de la vie, cit., p. 167. Le vivant et son milieu : de Canguilhem à Foucault. Ce qui spécifie l’humain par rapport aux autres vivants, c’est que cette plasticité est portée par lui à sa puissance maximale : l’évolution naturelle et son histoire propre, qui, il ne faut pas l’oublier, est issue de cette évolution et n’en est en fin de compte qu’une production dérivée, une « branche », lui ont donné la capacité à la fois de changer son milieu, par l’intermédiaire de la technique, et, au besoin, de changer de milieu en s’exterritorialisant, capacité dont les autres espèces ne disposent pas, du moins à ce degré et à ce rythme. Toutefois, il ne faudrait pas croire que cette resubjectivation va dans le sens d’un retour en arrière, c’est-à-dire d’une réhabilitation de l’animisme sur lequel avait été bâtie la conception antique du cosmos : elle amène au contraire à reprendre de fond en comble, en vue de reconstruire cette notion sur de nouvelles bases, la notion de sujet en tant que principe centralisateur autour duquel un monde se dispose et s’organise, donc prend forme dynamiquement. Il est manifeste que ni la plante ni l’amibe n’ont souci de la vérité : les gestes élémentaires qu’elles accomplissent en étant guidées par leur seule sensibilité témoignent en elles de l’intervention d’une pensée revêtant l’allure de ce qu’on peut appeler un « sens pratique », c’est-à-dire un savoir-faire non représentationnel, dont les « sujets » sont eux-mêmes des sujets pratiques ; ces sujet disposent comme tels d’un certain sens du possible, parce qu’ils sont engagés dans des schèmes d’action qu’ils mettent en oeuvre à leur niveau selon un certain style qui leur est propre. On trouve là un exemple de la polysémie du concept de milieu, qui est le moteur essentiel de son fonctionnement. »10. Être sujet, ce qui n’est pas une condition donnée de manière statique, c’est donc avant tout se trouver dans un rapport d’interpénétration réciproque avec son milieu d’existence, et adopter tant bien que mal, en prenant des risques, les allures de vie qui répondent dynamiquement à ce rapport ; en conséquence, c’est développer, autant qu’on y est enclin par sa nature, le sens du possible. » (, « Conformément aux diverses connotations d’activité, les images perceptives des nombreux habitants du chêne seront structurées de manière différente. » (. Dans son Commentaire au troisième chapitre de.
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